07/05/2006

Monter les marches... de l'avion ?

Présenter un « thriller social noir » dans les paillettes du Festival de Cannes expose évidemment l’acteur à certains paradoxes. J’ai laissé mon « Robert » au bout d’un comptoir à Seraing, en tôle sans doute, nourri à la Jup et habillé par Deschiens, panse en berne et ongles en deuil, et Claude se demande, en rentrant le ventre : « Où vais-je louer un costume de pingouin sur la Croisette ? ». Loli m’accompagnera. Comme Patrick Descamps, dont la compagne est aussi comédienne, n'aurait pas imaginé venir à Cannes sans Rosalia. Non sans doute pour « monter les marches » avec nous, ce qui sera probablement réservé à l’équipe artistique du film, mais pour tous les à côtés "can-canniers" – que je n’aurais pas voulu vivre sans elle. Christine, une amie, lui a déjà cousu sur la peau une belle robe du soir rouge et « Mais il est Où le Soleil ?», dont elle a présenté quelques saisons la collection, lui a offert un superbe ensemble turquoise . Quant à moi, je crois que je vais changer de slip et me laver les dents.La production franco-belge fonctionne depuis le début en parfaite harmonie… mais en stéréo. Et comme mes interlocutrices, dans les deux boîtes de Prod’, portent le même prénom, cela donne parfois à nos conversations un délicieux petit côté Dupond et Dupont : « A quelle heure voulez-vous arriver à Cannes ? », me demande, depuis Paris, Sophie d’ Agat Films. « Je dirais même plus, à quelle heure pensez-vous arriver à Cannes ? » m’interroge, une demi-heure plus tard, Sophie d’Entre Chien et Loup. Au bout de six coups de téléphone, je ne sais évidemment plus qui a qui dit quoi à qui. Finalement, j’irai acheter mes billets de train moi-même à la Gare du Midi, ce matin, en profitant de l’animation du marché du dimanche, et avec un peu de chance, je me ferai même rembourser mes billets deux fois ;-)). Car nous ferons l’aller-retour Cannes-Bruxelles en train. J’aime ces heures de voyage où le paysage lentement sous vos yeux se transforme et j’adore lire et écrire dans les TGV. Or les Editions Averbode m’ont commandé un bouquin qui sera diffusé l’année prochaine dans les écoles, et je travaillerai sans doute à ce manuscrit. Une histoire d’ado scolarisé qui reçoit un « ordre de quitter le territoire » de la Police des Etrangers. Ce n’est malheureusement pas de la Science-Fiction.La semaine passée, je suis ainsi retourné à Liège pour rassembler quelques témoignages. Et c’est là, dans un café sympa en face de St Luc et du Manège, que j’ai rencontré Pouya. Pouya est né en Iran et a vingt ans. Il est arrivé en Belgique, il y a plus de cinq ans, avec ses deux frères et ses parents. Ils ont demandé l’asile politique. Il parle aujourd’hui un français impeccable, avec une pointe de ce délicieux accent liégeois qui s’attarde un peu sur les voyelles. On jurerait un de ces italos wallons, animateurs culturels sur la Batte, avec un grand-père mineur et un papa délégué syndical dans les Services Publics. Pouya est en première année architecture à St Luc, et après deux avis négatifs le l’Office des Etrangers, il attend aujourd’hui le résultat de la procédure d’appel devant le Conseil d’Etat. Son avocat n’est pas très optimiste, et cette insupportable attente, visiblement, le ronge psychologiquement et peu à peu le tétanise comme un poison. « C’est la pire des années que j’ai jamais vécue », confie-t-il. Car comment investir sa propre vie, comment avoir des projets, des rêves, un avenir, quand du jour au lendemain deux gendarmes peuvent un matin vous conduire dans un Centre Fermé ou vous envoyer au diable dans un avion ? Ici, c’est chez moi, répète-il plusieurs fois. Pouya adore ses études, mais se sent aujourd’hui comme incapable d’étudier. Et c’est comme ça pour tout. Il joue au tennis dans un Club, mais comment s’engager dans un championnat si l’on ignore où l’on sera dans trois mois ? On lui a proposé des responsabilités dans son mouvement scout : mais comment se proposer comme chef s’il doit abandonner sa charge dans deux semaines? Et son abonnement la muscu, doit-il le payer pour un ou six mois ? Il avait depuis deux ans une petite amie dont il parle encore avec bonheur, mais c’est terminé. Que construire ensemble quand on n’est même pas maître de son propre destin ? Et, d’une voix qui s’étrangle un peu : « C’est comme si je me faisais virer de mon propre pays ». Tout est dit.Claude

12:15 Écrit par Claude | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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