18/10/2006

chronique imagine septembre

Bonjour, je tiens régulièrement une chronique dans le bimestriel belge "Imagine". Voici celle du mois de septembre 2006. Bien cordialement à vous! Claude« J’ai confiance en l’injustice de mon pays »(photo vercheval)Semal006En ce mois de septembre 2006, je passerai, pour la onze ou la douzième fois, devant un Tribunal. Je n’aime pourtant vraiment pas ça et, tant qu’elle ne contredit pas ma conscience, je respecte la loi. Mais la loi nous respecte-t-elle ? Du plus drôle au plus absurde, florilège de mes procès.1972 / le plus comique. Et le plus ancien : le tribunal militaire qui a statué sur mon statut d’objecteur de conscience. À l’ombre de Boris Vian et de Hara-kiri, j’avais écrit une lettre de motivation ironiquement anti-militariste. Je ne suis pas sûr qu’elle fût aussi drôle que je l’eusse souhaité, mais la situation, elle, l’était assurément. Car elle fut lue, debout, à voix haute, par un militaire de carrière qui en désapprouvait visiblement chacun des termes — devant un parterre de futurs objecteurs hilares. Le malheureux dû même, à deux reprises, interrompre sa lecture, car plus il faisait la grimace en prononçant mes insanités, plus, évidemment, la salle entière hurlait de rire. Le Président du Tribunal, un colonel en civil, avait visiblement lui-même du mal à garder son sérieux. Une belle leçon de théâtre. Et ma demande fut acceptée. Yes !1977 / le plus terrifiant. Rira bien qui rira le dernier. Avant mon service civil, je devais, comme tous les miliciens, passer une visite médicale. Or j’étais, à l’époque, une des chevilles ouvrières de l’hebdomadaire POUR. J’ai donc retardé au maximum, je l’avoue, cette formalité administrative. Au bout de deux ans, on me convoqua finalement au Tribunal (civil) et on m’intima l’ordre de me mettre en règle. Ce que je fis. Puis, comme j’étais responsable des numéros d’été du journal, je partis en vacances en juin. Je fus, malheureusement, convoqué au Tribunal durant cette période, et, en mon absence, condamné à six mois de prison ferme. Or à partir de six mois, les peines sont immédiatement exécutoires. Je fus donc arrêté à mon retour, dans le train, puis menotté à un radiateur de Liège Guillemin et expédié en short à la prison de St Léonard. J’y ai passé huit jours, le temps de prouver ma bonne foi… pendant les vacances judiciaires ! Humainement, un épisode très instructif. Tous les juges devraient, je trouve, faire anonymement quinze jours de tôle à la fin de leurs études. Histoire de voir à quoi ils condamnent les gens. Ouille !1981 / le plus musical. En 1979, j’avais écrit une chanson pour dénoncer la pollution par le plomb de la Métallurgie Hoboken, la principale entreprise de métaux non ferreux du pays. Avec les « Ateliers du Zoning », nous l’avions chantée, une fois, et ce n’est pas un belgicisme, à 22h30, à l’émission « Autour des Usines ». Suite à ce matraquage radiophonique, l’usine nous attaqua en diffamation. Elle réclamait 100.000 FB de dommages et intérêts et la destruction immédiate de tous les disques (qui n’existaient pas, mais que nous nous sommes évidemment empressés d’enregistrer). À la barre, avec Michel Graindorge, nous citâmes « la Marseillaise », « l’Internationale », Renaud et le droit à l’amplification poétique —, mais nous pûmes aussi prouver que tous les faits cités dans la chanson étaient exacts. Nous fûmes acquittés. Yes !1980 / le plus politique. Entre 1975 et 1980, je fus, comme secrétaire de rédaction du journal POUR, impliqué dans six ou sept procès de presse. Je me souviens, en particuliers, de l’affaire des « microfiches B ». Un traducteur intérimaire, qui travaillait au Ministère de la Justice sur les fax d’Interpol, nous avait apporté la preuve que les polices européennes, en toute illégalité, se communiquaient des informations politiques sur les syndicalistes et les militants. Les fameuses « microfiches B ». Nous publiâmes les fax, et nous fûmes aussitôt accusés de vol et de recel de documents. Nous plaidâmes sur la forme (une photocopie de fax est-elle le fax lui-même ?) et sur le fond (blablabla, la liberté de la presse, la défense des droits démocratique et le secret des sources). La plupart des autres journaux nous apportèrent leur soutien. Nous fûmes acquittés. Mais notre informateur, qui avait pourtant dénoncé une pratique illégale, fût, lui, lourdement condamné. Ouille !2006 / le plus long et le plus absurde. Depuis vingt ans, l’INASTI me réclame des cotisations « d’indépendant » pour les années 1986, 1988 et 1989. J’étais alors, comme aujourd’hui, travailleur du spectacle, et la loi de 1969 faisait donc obligatoirement de moi un travailleur salarié. Mais dans le circuit où je jouais (Maisons de Jeunes, Foyers Culturels, cabarets…), aucun de mes employeurs occasionnels ne payait de cotisations de travailleur salarié pour un artiste (faites encore l’expérience aujourd’hui !). En outre, comme je chante mes propres chansons, je touchais parallèlement de (modestes) droits d’auteur. L’INASTI prend appui sur ces revenus « d’indépendant » (5.000 Euros en trois ans) pour me réclamer… 5.000 Euros de cotisations ! Mais quel « indépendant » irait développer une activité qui lui coûterait, en cotisations, la totalité de ses revenus ? Bienvenue en Absurdistan. En 1986 et 1987, j’étais, en fait, l’exemple typique d’un jeune comédien qui, en entrant dans la vie active, cherche à conquérir et faire respecter ses droits sociaux de travailleur salarié. Ce qui fut effectivement le cas à partir de 1988 (sept mois de contrats, grâce au succès « d’Odes à Ma Douche »). En être privé ne faisait pas de moi, par défaut, un « travailleur indépendant ». Mais un chômeur sans droits, dont la modestie des revenus auraient pu me faire postuler au CPAS ! La Cour du Travail de Bruxelles, sur cette base, m’a pourtant déjà condamné. Nous sommes en appel. On me réclame aujourd’hui, avec les arriérés judiciaires, … 20.000 Euros. Soit un an de mes revenus actuels. Je fais quoi ? Je me suicide tout de suite, ou je m’énerve d’abord ? Et le premier homme politique qui me parle encore de « statut de l’artiste », je lui fais le coup de Zidane. En visant les yeux.Pour la route. Les juges me font souvent penser à ces médecins de Molière qui s’échangeraient des jurisprudences comme autant de citations latines. Peu importe dès lors que le malade soit mort et le jugement absurde. L’important, c’est d’avoir classé la maladie dans la bonne rubrique, sous le bon alinéa. Toutefois, si la Cour du Travail jugeait, cette fois, cette affaire avec logique, équité et humanité — en un mot, avec justice — je ne manquerai pas de vous le faire savoir.Ouille, ouille, ouille !Claude Semal

08:40 Écrit par Claude dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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